Mardi 7 juillet 2009


Dans deux articles précédents, nous avons fait connaissance de l'érudit provençal polyvalent. Dans quels domaines de connaissance  Peiresc va t-il aujourd'hui nous entaîner ?

L'ASTRONOME, LE GEO PHYSICIEN, LE NATURALISTE, LE ZOOLOGISTE.

C'est dans le domaine scientifique que notre érudit provençal montra l'étendue de ses talents.
Lorsqu'il arriva à Padoue, en 1599, pour y poursuivre des études de droit, il rencontra un mathématicien de génie, enseignant dans la même université, dont il devint un fervent disciple et un ami jusqu'à la mort. 
Cet illustre personnage se nommait Galiléo Galiléi, plus connu en France sous le nom de Galilée, dont les idées révolutionnaires en matière d'astronomie lui valurent la disgrâce. Et pourtant Peiresc défendit son ami avec détermination devant le souverain Pontife Urbain VIII (ami de longue date du provençal) afin de lui démontrer que les apports scientifiques majeurs apportés par Galilée ne remettaient pas en cause sa foi. Sans succès. La Sainte Inquisition demeura intransigeante, et daigna seulement commuer la peine capitale en assignation à résidence, à Arcetri, où il mourut en 1642.

L' influence du pisan sur Peiresc fut considérable, au point que dès son retour en France, il se mit rapidement en relation avec tout ce que le monde scientifique européen possédait de mathématiciens, de physiciens, et d'astronomes. Il correspondit ainsi avec Wendelin, Neper et Briggs (inventeurs des logarithmes), Hortensius, Képler, Malapert, Mersenne, Joseph Gaultier. Il forma également un disciple, Pierre Gassendi, né dans un village proche de Digne, philosophe, théologien, mathématicien et astronome ( c'est à lui que l'on doit le nom d' "aurores boréales".) et qui laissa à la postérité une biographie très détaillée de son maitre et grand ami *.
Peiresc acquit sa première lunette en novembre 1610, date à laquelle il fit sa plus belle découverte : le 26 de ce mois, en observant méticuleusement la constellation d'Orion, il eut la surprise de voir apparaitre  une sorte de gros nuage brillant qu'il consigna sous l'appellation de "nebulusca" et qui s'avèra être l'une des plus belles nébuleuses de notre galaxie, la Grande Nébuleuse d'Orion, dont il faudra attendre quatre siècles pour en expliquer la fluorescence (ionisation d'un nuage d'oxygène) ! Plus tard, en 1633, il observa "les merveilleuses grandes cornes de Vénus". Il visualisa Saturne, qu'il compara à un macaron, parlant de la "triplicité" de la planète, de sa "forme oblongue et irrégulière". Il parvint aussi à observer trois des quatre satellites de Jupiter, tout récemment découverts par Galilée !

 

           Peiresc comprit rapidement que l'astronomie pouvait l'enrichir sur la connaissance de laTerre. Ainsi il se mit à étudier les longitudes du pourtour méditerranéen, afin de corriger les anciennes cartes, encore dressées à partir des données de "l Almageste" de Ptolémée (IIè.s.), dont se servaient les navigateurs sur la route du Levant. Il forma des observateurs bénévoles qu'il positionna en divers endroits du pourtour méditerranéen ( France, Italie, Grèce, Syrie, Egypte, Tunisie, Malte), pour relever avec exactitude la position de quelques astres judicieusement choisis. Après de longs mois de relevés, il put, avec Gassendi et le Prieur de La Valette, Joseph Gaultier, faire état d'un stupéfiant résultat, à savoir que la distance séparant Carthage des côtes orientales de la Méditerranée était inférieure de 1000 kms à celle indiquée par les cartes alors utilisées !


Il s'interrogea également dans le domaine géologique, sur l'inclinaison des strates parallèles qu'il observa dans les Alpes de Provence ( en son fief de Peyresq), et fit faire des observations semblables à proximité des côtes ou bien dans certaines îles. Manifestement il eut l'intuition des plissements tectoniques. Il s'intéressa également aux volcans, se demandant si les explosions ne seraient pas liées à la brusque irruption d'eau au contact de la lave incandescente.
La météorologie ne lui fut pas indifférente, expliquant l'origine des halos lunaires et solaires qu'il observa par l'existence de poussière d'eau, phénomène que l'on retrouve aux abords d'une chute d'eau alors qu'apparait un arc en ciel (dispersion de la lumière). Il mit également en garde tous les navigateurs sur l'existence du redoutable phénomène de "pompes aspirantes" rencontré dans l'Océan Indien, que René Descartes décrira plus tard comme étant une dépression tourbillonnaire. Peiresc ne fut donc pas loin de la notion de pression atmosphérique et il s'en fallut de peu qu'il ne découvrît l'origine des vents !

 

(Le jardin de Belgentier = aujourd'hui disparu . Var)           
S'inscrivant dans la lignée des "grands Anciens", Peiresc fut un naturaliste. Il fit d'Aix en Provence et de Belgentier des sites privilégiés où il constitua des jardins composés d'essences de toutes sortes. Il ne manqua pas, lors de son séjour aux Pays Bas de rendre visite à Clusius (Charles de L'Ecluse), à Leyde, qui fut le plus compétent des botanistes, et dont les travaux colossaux valorisèrent considérablement la spécialité. Les deux hommes ne cessèrent de correspondre et d'échanger des échantillons d'espèces rares. C'est à Belgentier que Peiresc tenta d'acclimater des espèces inconnues alors, qu'il fit venir de tous les coins du monde, par l'intermédiaire des moines Capucins. Ce jardin deviendra aussi célèbre que ceux de ses illustres correspondants.
Dans ce petit eden terrestre, poussèrent une vingtaine de variétés d'orangers et de citroniers, un margousier ou lilas de Chine, un néflier du japon ou bibassier, un bananier. Il introduisit le gingembre, qu'il fit parvenir au Jardin du Roy. Il fit pousser un grenadier dont il eut connaissance par la description qu'en fit Pline l'Ancien. Il cultiva le myrte, dont il trouva une variété à fleur double au Castellet. Avec toutes ces essences rares , il réalisa plusieurs centaines de greffes.

Le verger comprenait de très nombreux arbres fruitiers, des plus classiques aux variétés les plus singulères. Il regretta de ne pas avoir réussi à acclimater "cet arbre dont le gros fruit donne à la fois à manger, à boire et à se chauffer.." Il faisait allusion au cocotier. Vigne, fraisiers, courges, melons composèrent également son verger. Il fut aussi très sensible aux parfums et  aux plantes médicinales dont plusieurs variétés d'absinthes. Cependant, il n' ignora pas pour autant , l'arbousier, le lentisque, la salsepareille, le fenouil, les euphorbes, plantes que sa Provence natale lui permettait d 'étudier sur place.

 

           Aristotélicien, le grand érudit provençal ne pouvait occulter son grand intérêt pour le monde animal. Déjà passionné par les chats dont il importa l'espèce angora, qu'il contribua à introduire dans les foyers français, il étudia des espèces moins connues. D'abord une tortue qu'il fit venir de Martigues, un crocodile de quatre mètres qu'il reçut d'Egypte, rectifiant du même coup l'erreur concernant le nombre de dents que l'on disait à trois cents alors qu'il n'en compta que trente sept ! Plus tard il transforma son jardin varois en zoo, y recevant un éléphant dont il étudia la dentition trouvant huit molaires alors qu 'il était communément admis que le pachyderme en possédât quatre. On envoya à Peiresc en 1633, un curieux animal désigné sous le nom d'alzaron, dont la morphologie tenait à la fois de la gazelle et du veau. Notre ami s'attacha beaucoup à cet animal qu'il soigna et dont il fit son animal de compagnie. C'est le coeur serré qu'il enfit don au pape Urbain VIII, son ami. D'après les croquis que Peiresc fit exécuter de cet alzaron, par le peintre anversois Fredeau, il semblerait que cet animal fut assez extraordinaire, ne ressemblant à aucun autre connu.
Il s'attacha également au dernier caméléon qu'il put sauver, parmi ceux qui lui furent expédiés de Tunisie. Le petit reptile vivait en liberté dans sa demeure, il pouvait en étudier ainsi le comportement, découvrit son fabuleux mimétisme, admira le mouvement indépendant de ses yeux, celui non moins insolite de sa langue. La mort du petit animal, bien que naturelle, lui causa beaucoup de chagrin.


Peiresc résolut un mystère, à l'occasion des "pluies de sang" que l'on relevat dans plusieurs communes de Provence, sur les murs des habitations. Le caractère indélébile de ces gouttes rouges, effrayait les populations qui y voyaient un message démoniaque. Peiresc lui, constata qu'un papillon éclos dans une boite où il avait déposé sa chrysalide, avait laissé lors de sa métamorphose une grosse tache rouge. Ce phénomène fut attesté par d'autres expériences et le mystère fut élucidé. On sait aujourd'hui que le papillon appartient au genre vanesse.
Il fut passionné par les dissections, qu'il considérait comme le meilleur moyen d'apprendre l'anatomie. C'est en disséquant des yeux de toute espèce animale qu'il mit au point les fameuses lunettes astronomiques, ayant compris les mécanismes optiques qui les animaient. Ces expériences lui permirent de confirmer l 'existence de la circulation sanguine qu' Harvey découvrit quelques mois avant !

 

           Rien de ce qui constitue La Connaissance n'échappa à cet illustre provençal.  Certains domaines dans lesquels il excella n'ont pas été évoqués ici, musique, philosophie, théologie. Il faudrait encore des pages d'un grand livre  pour inventorier l'étendue de son savoir.

Qui connaît aujourd'hui cet homme brillant qui fut pour les "grands" génies qu'il côtoya, Pinelli, Du Vair, Rubens, Galilée, De thou, Képler, Scaliger, Mersenne et bien d'autres, l' esprit le plus fin et le plus complet de son temps, cet homme dont l'éloge funèbre fut prononcé en quarantes langues différentes, cet homme enfin, qui fut le personnage le plus recherché par le monde culturel du XVII è.s ?  
"Prince des curieux" dans une société aujourd'hui sans curiosité, occupera-t-il la place qui lui revient dans le panthéon des grands humanistes ?

                                                                                                J.L.

  * Pierre Gassendi. Un savant, une époque : Peiresc, le "prince des curieux" au temps du baroque . Ed Belin.

 

Par HELENE MARTIN - Publié dans : LE GAI SAVOIR
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