A Cabriès, « on bavarde aux fenêtres »* ; à Nice, Marc Chagall
est « un peintre à sa fenêtre » ; à Montpellier, Pascal Rambert propose un
accouplement chorégraphique, fenêtres ouvertes d’où l’on entend les bruits de la rue (Libido Sciendi) .
Est-ce l’été qui pousse ainsi chacun à ouvrir sa fenêtre pour inviter à l’intimité ou à s’enfuir au dehors ?
La fenêtre, frontière entre soi et l’autre, l’intime et le public, le dedans et le dehors, a très tôt intéressé les artistes pour la symbolique qui s’y attache. Née vers le XIIème siècle, elle apparaît peu dans les premières représentations, car on n’y voit qu’un élément de visibilité et de sécurité face à l’extérieur, indigne de figurer dans les œuvres religieuses notamment.
C’est Alberti, le maître de la perspective, qui, le premier, dans son traité Della Pittura , considère la fenêtre comme un moyen d’ouvrir le tableau au monde ou à la nature.
Par la suite, on la voit omniprésente, avec ses secrets et ses clairs-obscurs dans le XVIIème hollandais. Les peintures de Vermeer, qui ne peint quasiment que des scènes d’intérieur, montrent souvent des fenêtres ouvertes, mais d’où on ne voit jamais l’extérieur, fenêtres qui nous confinent « au-dedans du dedans » ( La liseuse,1657 ; La laitière, 1658 -1660).
A la fin du XIXème et au XXème siècle, la fenêtre devient un objet central, avec Pierre Bonnard, Raoul Dufy
(Le modèle, 1933), Pablo Picasso (La danse, 1925), Henri Matisse (La desserte rouge, 1908, où les motifs de la tapisserie s’échappent par la fenêtre…)Voir Matisse . Pour Edward Hooper, la fenêtre ouvre sur une
solitude sans horizon et un silence immobile (Chambre à Brooklin, 1932).
Chez Le Corbusier, la fenêtre devient mur de verre qui inonde de soleil le cœur de la maison (Villa Savoye à Poissy, 1931), tandis que l’architecte américain Franck Lloyd Wright réalise une maison où il n’y a plus de dedans ou de dehors (Villa Kaufmann dite Maison sur la cascade, à Bear Run). « Fenêtre sur cour », 1954, est l’un des chefs d’œuvre du maître du suspens
cinématographique, Alfred Hitchcock, avec James Stewart et la divine Grace Kelly : une fenêtre ouverte sur le mystère des autres ne pouvait manquer
de figurer parmi les phantasmes du metteur en scène britannique. Quant à Jacques Brel, il chante en 1963
d’anthropomorphiques fenêtres qui « nous guettent, rigolent, sanglotent, murmurent avec la pluie, chantonnent avec le vent, se taisent en hiver,
jacassent, bataillent, grimacent, soupçonnent, etc..» De fraîche date, Daniel Pardo, présentait à Aix, dans le cadre de l’année Cézanne 2006, des photographies de « Sainte Victoire de ma fenêtre ».
Fenêtre à la française, à l’italienne, à l’américaine, fenêtre guillotine, fenêtre de jalousie, fenêtres orientales à moucharabieh, ne pas oublier enfin les fenêtres du Web qui ouvrent sur la planète ou nous en isolent encore un peu plus…
Le
Musée National du Message Biblique Marc Chagall de Nice présente dans une exposition « Marc Chagall, un peintre à sa fenêtre », plus d’une
centaine d’œuvres, huile, gouache, dessin, sur ce thème cher au Maître. Dans ses premières œuvres, la fenêtre est un exercice de style où il se rapproche de ses amis de La Ruche à Montmartre,
puis devient un lien entre la nature et l’homme, et dans sa période française, lui permet de découvrir le paysage français. Le plus souvent très visibles, (la fenêtre bleue), elles s’effacent quelquefois sur une vue plongeante. Les fenêtres de ce peintre de la fantaisie et de la poésie, fantastiques ou
fantasmatiques, ouvrent sur le monde du rêve ou du cauchemar. Voir D'autres fenêtres
« Ah, je n’ose penser,
« qu’elles servent à voiler,
« plus qu’à laisser entrer,
« la lumière de l’été. »
Les fenêtres de Jacques Brel (1963)
(*) A Cabriès : Dans le cadre de l'Exposition du Musée Edgar Mélik, "Bavardages aux fenêtres" du 14 juin au 28 septembre 2008.
